BRIBES DE VIE, TEMPS DE DANSE
Les chemins chorégraphiques de Bouchra Ouizguen
Par Thérèse Benjelloun
Quand le critique, le spectateur, l’amateur tentent de déceler ce qui donne à l’œuvre d’un artiste son empreinte spécifique, ils se penchent le plus souvent en priorité sur l’origine de son auteur, l’environnement dans lequel elle est née, les sources qui l’ont nourrie.
La biographie d’un artiste ne donne sans doute que des indications fragmentaires sur ce qui l’a amené à être ce qu’il est, à réaliser ce qu’il accomplit. Souvenirs et oublis s’y mêlent à une interprétation qui elle-même fluctue au fil du temps, des prédispositions qu’il manifeste, de ses expériences nouvelles. Son enracinement s’élabore peu à peu et voyage, à chaque instant s’identifiant au travail actuel, pour repartir en quête dès qu’il en est saturé…
La démarche de Bouchra Ouizguen vers une œuvre chorégraphique singulière prend sa source dans cette infinie migration dont elle témoigne.
Où la trouver dans son périple afin d’en rendre compte ?
Dans les repères de l’advenir ?
1980. Venir au monde à Ouarzazate, dans la rudesse et la chaleur du sud marocain. Y découvrir l’univers, vivre les rythmes de la vie, des saisons, du chant, des fêtes familiales et populaires, y baigner, s’en imprégner. S’en émerveiller. Danser comme l’on respire, dans la maladresse des premiers mouvements enfantins.
Quelques années plus tard, être exilée enfant, dans une autre famille, dans un autre Occident. Tenter de devenir soi dans la langue étrangère. Oublier l’origine pour y vivre – y survivre ? Garder pourtant au fond de soi, dans la spontanéité du corps, l’empreinte de l’enfance. Et danser en silence… Danser dans ses rêves, dans la solitude de l’adolescence, dans les éclipses des étés marocains. Danser… Et refuser un jour cet exil auquel on s’est pourtant attaché. Rentrer au pays…
Mais le retour est-il possible, lorsque l’identité s’est égarée, et que toute assimilation est parcourue de révoltes ? On ne revient jamais sur ses pas. On ne revient pas à l’identique de l’enfance quand on a seize ans. Il faut du temps pour que s’installe l’ouverture apaisée d’une double culture dans toute sa richesse.
1995. Bouchra habite en ces années ce dilemme et ses tourments, les porte en elle à Marrakech, souvent confrontée à l’incompréhension des uns, des autres, aux difficultés matérielles, au manque… Son recours ? Danser encore, à commencer par ce qu’elle a appris dans sa petite enfance, les danses populaires toujours vivantes des femmes du Sud marocain. Elle s’en sustente peu à peu, entre les cours du lycée, pendant ses passages à l’Institut français, dans les centres culturels marocains et les hôtels où elle se produit lors de soirées festives, soutenue par des amitiés et de belles rencontres.
Années 2000. Elle avait déjà approché la danse contemporaine lors de stages suivis avec Bernardo Montet ou Mathilde Monnier. Le baccalauréat français obtenu, Bouchra va s’échapper à Montpellier, et s’astreindra les années suivantes à suivre des formations en ce domaine pendant plusieurs années, en particulier celle, « E.X.E.R.C.E. », initiée par Mathilde Monnier au Centre chorégraphique National de Montpellier. Puis elle enchaîne avec le projet « Bocal / Etudes » de Boris Charmatz. Elle y découvre véritablement cet art dans un nouvel enthousiasme.
En effet la relation au corps y est première et réside dans la sincérité du geste plus que dans la technique de l’interprète ou son apparence esthétique. Le mouvement raconte son histoire, ses plaisirs et ses douleurs dans des récits façonnés à partir de la dynamique d’un corporel mouvant dont la forme importe peu. Le quotidien y retrouve une grâce, l’actualité et le non-dit un lieu d’expression qui interroge le spectateur, provoque son émotion, voire le trouble jusqu’à le plonger dans le malaise. La réalisation interpelle, peut devenir théâtre vivant, parler, chanter, plonger dans l’insolite, mais aussi témoigner de la force de vie.
Bouchra lui empruntera la spontanéité de sa puissance vive mais ne s’arrêtera pas à ses manifestations européennes.
Marrakech demeure le site privilégié de son travail. Elle y développe une scène chorégraphique locale, s’associe à la constitution de la compagnie Anania en 2002 et réalise ses premières chorégraphies : ce sera Ana ouanta puis Mort et moi. Elle co-organise les cinq premières éditions des Rencontres Chorégraphiques de Marrakech « On marche » ; co-écrit le duo Déserts, désirs avec Taoufiq Izeddiou, créé au festival Montpellier Danse 2006 ; crée un peu plus tard le duo Aïta avec Naïma Sahmoud dans le cadre de « Meeting Points 5 » présenté en tournée au Moyen Orient et en Europe. Elle poursuit sa recherche, met en scène Madame Plaza, avant de prendre son autonomie en fondant sa propre Compagnie O.
Entre ses voyages en Europe et ailleurs, elle revient au sud du Maroc qu’elle parcourt. Que cherche-t-elle dans son périple marocain ? Les traces d’une culture qui l’a nourrie, a laissé son empreinte silencieuse dans le mouvement de sa vie ? Les chants, les danses qui ont ébloui son enfance et baignent sa relation à la chorégraphie contemporaine ?
Chemin faisant elle rencontre des chikhates qui chantent, dansent et jouent d’un instrument au sein d’orchestres mixtes ainsi que des laâbates qui forment des ensembles exclusivement féminins… Leur chant, el aïta (l’appel en français), convoque le sacré dans les invocations et prières sur le prophète Muhammad comme l’amour sous ses visages divers, les épreuves, les injustices subies ; les espoirs et les joies… Existences de femmes, existence du peuple, de l’humain. Cris lancés dans un langage sans détours porté par la poésie, loin de l’exotique auquel un certain tourisme a tendance à le reléguer.
Ces femmes libres, invitées des fêtes populaires et familiales qu’elles animent aujourd’hui encore, ont souvent affronté le rejet moral d’une société qui pourtant reconnaît et affectionne en elles leur attachement aux racines culturelles, à la poésie, leur sens de l’humain, leur audace allant jusqu’à prendre parfois une tournure politique dans leur révolte face à l’injustice. Femmes méconnues dont le regard colonial fera par facilité des prostituées, quand bien même elles sont épouses et mères.
Bouchra découvre en elles d’authentiques artistes. Elle s’engage dès ce moment à travailler avec elles au sein de sa nouvelle Compagnie, donnant à ses créations chorégraphiques leur singularité par rapport aux normes de la danse contemporaine. Ainsi la rejoignent Fatéma El Hanna, Kabboura Aït Ben Hmad, Fatna Ibn El Khatyb, Halima Sahmoud et Milouda El Maataoui. Peut-être entre-t-elle en même temps sur la voie de la réconciliation avec elle-même et ses cultures.
Au rythme des chorégraphies ?
C’est avec Madame Plaza que Bouchra amorce véritablement en 2009 son chemin de chorégraphe autonome reconnue à l’international.
« Madame Plaza » est le nom du plus ancien cabaret de Marrakech. En empruntant ce vocable pour titre de son travail, Bouchra se penche-t-elle peut-être sur la destinée de ces femmes, employées par les cabarets, aïtas malmenées par la société, pour les amener à de nouvelles performances et un autre regard – des autres et sur soi-même.
Ni véritable spectacle de danse contemporaine, ni représentation folklorique en dépit des chants du répertoire populaire marocain qui la traversent, la performance dérange. La vision s’y déplace, contrarie images, frontières et valeurs sans les opposer, ni les banaliser. Elle emporte l’aval des spectateurs comme celui des professionnels, et obtient en 2010 le prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la révélation chorégraphique et celui du Syndicat de la critique Théâtre Musique Danse.
Deux ans plus tard, Bouchra revient avec son groupe et une nouvelle création, Ha !
« Ha ! » C’est un cri, le souffle d’un effort surhumain, un soupir de douleur, un rire convulsif, des phrases répétées à l’infini – peut-être aussi l’exclamation de l’étonnement. Les performeuses tournent en rond, indéfiniment, puis se détachent, se regroupent, s’immobilisent dans un silence qui n’est qu’attente. De quoi ?
Avec ce tableau vivant, c’est la folie que Bouchra interroge. Au Maroc, dans la culture arabe en général, le fou a sa place dans la communauté. Car l’étrangeté de l’autre est reflet de la nôtre, et ouvre la voie à l’inquiétude de nos questions. Jusqu’où la folie n’est-elle pas l’essence de l’amour porté à sa limite ?
C’est en 2014 que va naître Corbeaux.
Bouchra prend conscience qu’elle a besoin d’espace, de recours à la nature, d’extérieur, loin des scènes de théâtres.
Le spectacle conçu, selon Bouchra elle-même, comme une ‘pièce-sculpture’ pour dix-sept participantes aura lieu sur le parvis de la Gare de Marrakech. Prévu en premier lieu pour une unique représentation, le projet n’a nécessité ni scène ni réflexion préalable quant à sa composition ou à sa durée, mais une lente gestation. Il sera réitéré dans les années qui suivent, réinventé à chaque fois en fonction de l’espace qu’il investit et des participantes nouvelles, de tous âges, de toutes nationalités, qui le rejoignent. Car Bouchra cherche aussi avec lui à construire une œuvre dans l’ouverture à l’autre, à l’étranger.
Avec Ottof (les fourmis en berbère) couleurs, bruit et mouvement s’imposent. Quand les années de leur âge et les imperfections d’un corps fatigué par les enfantements, les travaux des jours et des nuits devraient soustraire ces artistes-fourmis au monde formaté du spectacle, âge et banalité s’effacent dans l’authenticité rageuse de leur liberté-même, qui interpelle n’importe qui.
La méthode de travail chorégraphique de Bouchra s’y précise : dans les constantes variations. Et la nécessité « [d’]une longue réflexion avant de commencer une pièce », la déconstruction de l’acquis, le mouvement permanent, « avec ce désir d’apprendre, de se soutenir les unes les autres qui fonde notre travail. »*1
Bouchra aime diversifier ses activités pour et hors les spectacles. Aussi, après des mois d’hésitations, accepte-t-elle en 2017 l’invitation qui lui a été faite par la compagnie nationale de danse contemporaine de Norvège, Carte Blanche, à créer une pièce pour treize danseurs de diverses nationalités.
C’est ainsi que naît Jerada (les sauterelles en arabe), performance chorégraphique dans laquelle elle n’intervient pas comme danseuse mais guide les danseurs, hommes et femmes, dans un tournoiement où ils évoluent librement. Peut-être est-ce la légèreté de l’insecte qui lui en a inspiré le titre, immatérialité sensible dans les figures centrées autour du cercle, de la spirale, de la course, soutenues, scandées par les rythmes de la Dakka marrakchia, musique traditionnelle toujours actuelle à Marrakech.
Riche de cette expérience, Bouchra prépare le spectacle qu’elle est conviée en 2019 à créer pour la Biennale d’Art contemporain de Rabat « Un instant avant le monde », consacrée aux artistes femmes.
Toujours encline à se porter vers le monde animalier, c’est vers la pesanteur, la robuste longévité de l’éléphant à l’existence aujourd’hui menacée qu’elle se tourne cette fois. Eléphant ou le temps suspendu renouvelle la créativité du groupe féminin en l’ouvrant à deux hommes, danseurs professionnels, venant d’horizons différents, promesse d’échanges inédits dans une mise en collectivité enrichie.
Ce sont aussi les héros ordinaires peuplant son environnement qui sont magnifiés par la performance, continuant d’interroger en nous l’humain dans la force de la présence du corps, dans son épaisseur, dans ses épanouissements, ses enroulements et ses contestations, dans les manifestations culturelles qu’il porte et qui le modèlent depuis un temps d’avant le temps…
La crise du Covid dépassée, les nouveaux danseurs partis, Bouchra va s’employer, deux ans plus tard, à réinventer Eléphant avec les membres de son groupe habituel auquel s’est adjointe une danseuse européenne, dans un travail chorégraphique qui lui semble toujours un commencement sans continuité possible.
La préparation se réalisera cette fois dans l’Atlas proche qui offre aux participantes la vastitude de l’espace, avec le seul voisinage apaisant de la nature.
Dans ce spectacle, Bouchra revient sur la présence incontournable et impalpable de l’immémorial dans notre présent comme une suspension du temps, de l’ordinaire le plus prosaïque dans l’exceptionnel, de l’oubli qui forge le souvenir, là où les individualités créent l’œuvre dans le collectif.
Y a-t-il un lien entre ce souci marqué d’espoir et celui qui l’a guidée en 2025 à intituler sa dernière création, représentée au Festival d’Avignon : They always come back ? Qui – qu’est-ce qui – revient ? Pourquoi ce choix de la langue anglaise dans l’intitulé alors que cette édition du festival décidait justement de célébrer la langue arabe ?
Bouchra s’y engage avec le projet de réunir en priorité des hommes, simples amateurs. Cette fois, comme dans les sessions qui la conduisent à Madère où elle évolue depuis plusieurs années avec un groupe d’enfants et d’adultes handicapés, c’est bien davantage l’enseignement, la capacité à faire s’exprimer les corps, la rencontre avec la diversité des êtres qui la retiennent, plus que la production d’un spectacle ou la reprise d’une représentation passée. Avec, toujours, pour toile de fond sonore et accompagnement, la musique traditionnelle du Maroc, la dakka marrakchiya, tellement vivante au présent.
Dans les libres espaces de la chorégraphie ?
Si Bouchra avance au départ des performances de son équipe une idée directrice, c’est avant tout afin de guider une réflexion commune, à laquelle chacune apporte sa perception, ses revirements, ses progressions. Quand elle n’a pas de studio où travailler, cette élaboration se fait chez elle, ou lors de balades à la montagne, dans la campagne, là où un espace leur est offert pour chanter, crier, échanger, s’exercer, rêver, parler de tout, de rien. Elle n’a pas besoin de scène, elle la fuirait même…
C’est dans ces circonstances que s’affine la trame de la chorégraphie et que la préparation d’un spectacle peut s’engager. Exercices chaque fois différents et recommencés, qui finiront – ou non – par aboutir à la performance, elle-même remise en chantier à chaque représentation, là et quand s’accomplit dans l’instant la spontanéité du geste et de l’intuition.
Non seulement l’équipe dont elle fait partie ou qu’elle oriente ne répète jamais à proprement parler, mais pour Bouchra toute œuvre est chaque fois la première et la dernière. Elle n’assure en cela ni continuité ni postérité. Elle travaille dans l’oubli de ce qui a été, de ce qui devrait être, pour mieux se souvenir de ce qui constitue pour elle l’essentiel. Chaque spectacle, dit-elle, « lui semble être le dernier »*2.
Il ne faudrait pas croire que si son équipe a d’abord été essentiellement formée de quatre femmes marocaines aïtas, il y aurait là un choix de genre, des raisons ‘féministes’ ou de repli identitaire sur la marocanité. Déjà parce qu’aucune d’entre elles n’a besoin d’être ‘libérée’, et surtout pas en fonction de modèles importés. Chacune s’assume, entièrement. Surtout il s’est agi avant tout pour Bouchra d’opter pour des artistes dont les compétences correspondaient à ce qu’elle cherchait, avec lesquelles elle avait plaisir à vivre et partager, à poursuivre sa quête, à créer. Parce que l’œuvre se construit avec les autres, dans un humble travail d’artisan-artiste, celui-ci crée aussi du lien, insuffle de la joie. Et ses ‘complices’ ont longtemps été au centre de ses créations, « non pas parce que ce sont des femmes, mais parce que ce sont des artistes qui [lui] inspirent une grande liberté »*3.
Sa liberté est également cette gageure qui la pousse à ne pas s’enchaîner dans ses performances au passé, aux lieux, aux normes, à la scène, à la représentation elle-même. A préférer construire, former et enseigner plutôt que répéter ce qu’elle a déjà dépassé. A aller vers la richesse de l’humain plutôt que vers l’approbation des regards extérieurs. Voire à diversifier sa pratique en dehors de la danse…
En même temps elle s’attache, peut-être de plus en plus, à cette actualité de la tradition musicale qui l’a nourrie et aux entrelacs qu’elle tisse au creux de sa double culture. D’abord dans la mesure où, s’ils viennent du passé, les musiques et les chants ancestraux sur lesquels se sont tramées ses chorégraphies retentissent toujours au présent de la société marocaine – voire dans l’âme des auditeurs qui acceptent de les entendre au-delà de l’exotique. Leur dimension est humaine. Et la voix puissante et rauque sortant du corps souvent usé des performeuses aïtas, contribue amplement à leur prodiguer une immense force émotionnelle.
En cela rien ne s’oppose à la danse contemporaine, ni dans la forme ni dans l’esprit. Au contraire, leur fusion propose une ouverture à l’étranger comme au monde et à un soi oublié, renié. Elle s’appuie sur l’expression, son authenticité, la liberté qui lui est dévolue.
« Ce que je veux, disait Bouchra récemment, c’est être en pérégrination à travers les cultures qui m’ont traversée. Je veux que le chant, le conte, ce qui peut s’apparenter à un rituel, la lumière, la scénographie, tout cela soit quelque chose qui parle ailleurs (…) »*4.
La liberté artistique et personnelle de Bouchra Ouizguen ne se réduit ni à ce que l’on en dit, ni à ce que l’on en perçoit. D’abord parce que l’on connaît seulement d’une vie des fragments, ne se résumant pas aux divers visages que l’artiste elle-même offre, cache ou ignore, ou encore efface et oublie au fil du temps ; n’y émergent ensuite que des représentations de performances passagères prises comme prétextes ; enfin toute interprétation qu’on peut en proposer, aussi légitime soit-elle, reste ouverte sur les interrogations du présent comme sur les impondérables de l’à-venir. La vie, et le parcours de Bouchra particulièrement, s’accomplissent en une longue transhumance.
*1 Idem
*2 Adnen Jdey, « Bouchra Ouizguen : Sororité, à corps et à cris. » Eclairages, 2022
*3 Entretien avec Nadège Michaudet, A propos de Corbeaux, 2016
*4 Au sujet de Eléphant. « Les pérégrinations de Bouchra Ouizguen ». Entretien du 20 septembre 2022, Les temps qui courent.